Je renfile mon bleu de chauffe pour jouer une dernière fois
de la plume dans l'atelier d'Asphodèle.
Avec la lettre H, la proprio a mis fin au jeu de l'été.
Dommage, je commençais à bien m'amuser !!

Vous trouverez chez Plume la version de l'histoire racontée par "Claire" ...

Les mots imposés:
hésiter, hurlement, humain, hélicoptère, hirsute, hécatombe, hongroise, haschisch, harmonie, humble, hérisson, hypothèse, humiliation, hanter, haridelle, hasard, honneur, hiémal, halo.

Le kiosque à musique de la promenade Micaud à Besançon.
Image du Net.
kiosque

Le choix des armes (3)

 

Le champ de bataille de l'amour déchu n'a pas de limite. On n'y respecte aucune compassion, aucune humanité. Il sent la charogne. "Le choix des armes" est la parabole des relations homme-femme impossibles, sans rédemption, sans issue. Et pourtant !! Hormis l'Amour, la vie n'offre que des lots de consolation...

 ***

Une pluie dense s'était mise à tomber, dispersant les derniers visiteurs. Valentin n'était pas assez habillé comme à son habitude. Il remonta le col de sa veste sur son menton rapeux. Sa barbe de trois jours le faisait ressembler à un hérisson hirsute.

Le parc Micaud fermait à 19 heures. Cela lui laissait largement le temps de parler à Claire.
Valentin n'avait rien préparé pour cette entrevue. Il voulait simplement essayer de lui expliquer calmement sa position sans s'emporter, sans hurlement. Parlementer en humbles paroles pour tenter de la raisonner.

Il avait passé ces trois dernières journées sans parler à quiconque. Enfermé dans le monde anxiogène des armes à feu, il n'était plus vraiment capable de rassembler ses idées ni de les présenter de façon cohérente. Il avait l'impression de ramper dans un tunnel qu'il avait lui-même creusé. Le haschisch marocain et  la bière hongroise de contrebande n'avaient rien arrangé. Trois longues journées et autant de nuits d'insomnies. Il n'aimait plus cette femme, mais, tel le cétacé qui hantait Achab, le souvenir de Claire disparue l'habitait, l'obsédait. Impression d'avoir fait la connerie de sa vie.

Il avait donc renoncé à échafauder des hypothèses de rencontre, préférant se fier à son intuition et son sens de l'improvisation qu'il savait pourtant médiocre. Il n'était pas du tout certain d'être persuasif  mais au moins lui accorderait-elle les circonstances atténuantes de la sincérité, tout à son honneur ?

A 18h 15 Claire arriva. Avant de la distinguer dans le halo des réverbères, il avait déjà reconnu son pas, les bottes crissant sur le gravier de l'allée. Elle était vêtue de son trench beige, cintré à la taille, que Valentin adorait. Un grand parapluie noir protégeait ses cheveux. A son approche, il vit ses traits tirés. Son visage fermé trahissait l'humiliation qu'elle subissait depuis trois jours.

La pluie battait toujours la terre et laquait l'hécatombe de feuilles mortes jonchant le sol.

Ils montèrent les quelques marches du kiosque désert pour se mettre à l'abri.

"- Je voulais croire que ta décision de rupture s'était faite sur un coup de tête, mais ce matin au téléphone,  j'ai compris que nous deux  c'est bien fini, dit-elle d'une voix serrée par l'émotion. Elle le regardait droit dans les yeux. Valentin ne s'attendait pas à cette attaque frontale sans préambule.

Elle s'était adossée à la rambarde circulaire du kiosque. La lumière blafarde tombant du chapiteau durcissait un peu plus ses traits fatigués. Elle continua:

-Tu sais,  j'ai composé ton numéro  plusieurs fois sans te laisser de message, juste pour entendre le son de ta voix  et puis …

Elle avait replié son parapluie et de sa main gauche, pendant quelques secondes, le fit tournoyer lentement à la verticale à la façon d'une pale d'hélicoptère, vaguement menaçante.

- J'avais encore beaucoup à te donner… Au fond j'aurais voulu avoir le temps de me fatiguer de toi, d'épuiser le désir, … Nos rendez-vous nocturnes me manquent tant ! Elle soupira. Par moment, elle fermait les yeux en parlant,  paupières légèrement tremblantes.
Valentin ne pouvait prononcer un mot. Fasciné comme par un serpent. Il la regardait comme une étrangère qui aurait parfaitement su trouver les mots qui faisaient mouche.

- Ce qui m'accable surtout c'est d'imaginer que notre histoire va se transformer en un souvenir de plus. Dans un an, il n'y aura au mieux qu'une vague nostalgie, c'est bien peu quand on sait la douleur et les débordements humains…

Valentin fit mine de parler. Elle l'interrompit de la main, sa voix s'était durcie:

- Avec toi, j'ai compris que la grâce d'être aimé de l'homme qu'on aime ne dure pas. Tu sais, on hiberne pas une passion, on la dilue dans le quotidien ou on la tue !

Elle s'approcha de Valentin:
- Jusqu'avant de te connaitre je ne savais pas si j'aimais trop les hommes ou si je les détestais,  Aujourd'hui je le sais."

En prononçant ces derniers mots, elle sortit brusquement  une longue aiguille d'acier, dissimulée le long du manche du parapluie. Il n'eut pas le temps de comprendre qu'il s'agissait d'une arme redoutable.
Sans hésiter et mue d'une force rare, elle frappa à la poitrine.
La pointe glissa sous la bride de cuir du holster,  pénétra facilement au dessus de la sixième cote sternale gauche, traversa en biais le cœur de part en part en  perforant le ventricule gauche, l'artère pulmonaire et l'aorte  puis finit sa course dans la cinquième vertèbre dorsale où elle se planta.

Claire retira vivement l'aiguille.
Foudroyé, sans un cri, sans un bruit, Valentin s'écroula, mortellement blessé.

Elle observa impassible le corps agité des soubresauts des affres de la mort. En quelques secondes tout fut fini. Dans les yeux grands ouverts une immense stupeur était restée figée. De la veste entrebâillée, la crosse du Glock 17 émergeait.  Claire  renonça à s'emparer du pistolet, elle avait toujours détesté les armes à feu. Son visage ne trahissait aucune émotion. Elle semblait au contraire être apaisée et avoir retrouver son harmonie par son geste vengeur.
Dans le square désert, personne ne les avait vu ensemble. Les gardiens n'avaient pas encore commencer leur ronde de fermeture. De plus, aucun de leurs proches ne connaissait leur liaison. Sans doute quelque vieille joggeuse, haridelle efflanquée et matinale, découvrirait par hasard le corps inanimé demain à l'ouverture du parc. Claire ne craignait rien.
Oubliant d'ouvrir son parapluie, cheveux collés au visage, elle regagna rapidement sa Mini garée vers la petite gare de la Mouillière toute proche. Avenue Edouard Droz, quelques voitures passèrent rapidement dans un  chuintement humide. Elle ne croisa personne. Avant de monter, elle poussa du pied l'aiguille dans une bouche d'égout où l'eau s'engouffrait,  puis démarra calmement.

Tout près de là, le Doubs charriait dans ses flots noirs, la boue des premières crues hiémales.
Bientôt la neige serait là.

 

PS:Les mots prononcés par Claire sont librement inspirés de l'épilogue du film "La femme défendue" de Philippe Harel (1997).